Le cinéma africain en quête d’indépendance

Le financement dans le 7ème art en Afrique reste l’un des plus grands obstacles entravant la production cinématographique africaine quoique certains modes de financement se réinventent avec l’arrivée et la vitesse du digital dans le continent. Cependant, le cinéaste africain se laisse plus ou moins influencé par des bailleurs de fonds qui, généralement leur proposent le financement en exigeant des contenus parfois vils, impudiques et autres selon leur vision et intérêts. C’est dans cette même perspective que Nour Eddine Saïl producteur et scénariste marocain décédé en décembre 2020 affirme « Si vous ne créez pas une image sûre et de vous, d’autres s’en chargeront, selon leur vision et intérêts propres ». Par-là, le scénariste invite le cinéaste et les passionnés de la production cinématographique africaine d’être la première bouche autorisée à relater le récit des événements passés et présents du continent avec véracité, à déplorer les faits

qui empêchent son développement concret et durable et par-dessus toute chose mettre en lumière la culture africaine selon ce qu’ils en savent d’elle sinon les étrangers s’en empareront à profit.

Le financement du cinéma en Afrique de l’Ouest francophone.

L’Afrique de l’Ouest francophone assure par le moyen des offices du cinéma en partenariat avec des pays et institutions étrangères européennes. On peut citer la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Mali, le Burkina Faso, le Cameroun. Ces nations sont mises en avant pour le contenu de leur production cinématographique locale et populaire et dont l’écho parvient en Afrique Centrale.

Le cinéma africain : Entre divertissement et politique.

Malgré la maladie structurelle et financière

commune qu’a tous les pays africains, certains se démarquent de par des productions locales, populaires et commerciales très divertissantes et gagne en visibilité et en rentabilité sur le marché international. Au Sénégal par exemple, le succès des séries produites et réalisées connaît une accélération nette et massive. Il pourrait signer la disparition du grand écran dans sa forme classique. La profusion de ces contenus accessibles sur les petits écrans -télévisions, ordinateurs et de façon croissante smartphones- crée de facto une nouvelle donne dans le champ de la consommation audiovisuelle. Toujours au Sénégal, des sociétés de production collectionnent les produits phares cumulant des millions de vues entre télé et webdiffusions. Tant les séries sénégalaises partent à l’assaut du monde séduisent un large public aussi bien au Sénégal qu’auprès des diasporas. Dakar pourrait devenir un « mini Hollywood » préviennent certains observateurs. D’ailleurs, les séries les plus populaires à l’exemple de « Maîtresse d’un homme marié, Manjak, Wareef, Sakho et Mangane, Emprises et autres » deviennent des instances de placement de produit via notamment les articles de consommation courante intégrés à la mise en scène et mis en avant de façon plus ou moins subtile. Ces séries sourdement publicitaires offrent un spectacle d’une Afrique aisée au style de vie afropolitaine. Or dans ce type de contenu qui d’un côté laisse des individus désirants et désirables, il y a l’effet d’un engagement insuffisant de l’État qui conduit l’insertion des phénomènes comme « libanga en RDC ». Ce phénomène qui consiste à dédicacer les hommes d’affaires, mécènes culturels, hommes politiques, religieux et influents dans l’intention d’être ‘’glacé’’ comme l’indique le jargon dans le showbiz.

C’est une pratique très courante en Afrique Centrale précisément à Kinshasa et à Brazzaville. Par, contre en Afrique de l’ouest, ce phénomène y est mais il s’est régularisé par des partenariats professionnels gagnant-gagnant.

Le cinéma africain francophone : Ses limites et ses richesses.

La grande richesse du cinéma africain ce sont de belles et grandes histoires, le décor fabuleux, l’animation engrangée des hommes et femmes pétris de talents. Le cinéma africain est rempli d’imaginaire. Cependant les limites et/ou faiblesses du cinéma africain se traduisent par le fait qu’il y ait encore d’autres corps de métier qui ne sont pas connus du grand public et non exploités des habitués du cinéma. Le manque de législation en ce qui concerne le droit d’auteur. En Afrique de l’ouest, le seul pays qui est vraiment bien avancé en ce qui concerne le droit d’auteur c’est le Burkina Faso et ce dernier paraît comme une seule étoile très brillante qui illumine ce qui sont dans les ténèbres de l’anarchie. Le Sénégal, la Côte d’Ivoire et la République de Guinée tentent tant bien que mal à régulariser ce domaine en prônant une loi qui n’est pas toujours respectée.

Les problèmes liés au financement du cinéma en Afrique Centrale : Cas du Congo-Brazzaville et de la RDC.

Après son âge d’or dans les années 65 et 91, le cinéma congolais a régressé malgré l’optimisme de certains fils du pays passionnés du domaine qui ont tenté plus ou moins à redorer le blason de la production cinématographique congolaise en 2002 avec la diffusion sur Drtv (première chaîne privée du pays) du film « La mort au cœur de l’amour ». Financé par un particulier, ce film a non seulement fait succès au surplus il a aussi fait renaitre l’espoir du cinéma au Congo. Malheureusement cela n’a pas longtemps duré (2002-2004). Et de 2005 à 2013 c’était un désert tâtonnant pour les cinéastes.

Autrefois, on parlait de plusieurs salles de cinéma entre autre ABC et des salles d’activités culturelles à l’instar du CFRAD. On pouvait encore parler de l’ONACI (office du cinéma congolais) et des autres coins culturels qui rehaussaient la valeur et l’image du cinéma au Congo. Après la dissolution de l’ONACI pour la mauvaise gestion structurelle et subventionnelle et la fermeture de plusieurs salles de cinéma qui se sont transformées en des lieux de culte, de nos jours, on ne peut parler de croissance et production cinématographique comme à l’ancienne. Bien au contraire on parlera plutôt de lutte dans la production cinématographique congolaise car tout se fait avec les moyens du bord. En effet, l’État qui était censé soutenir le secteur est démissionnaire. Même les réalisateurs, producteurs du 7è art démultiplie leurs compétences pour assurer le revenu du fruit de leur imagination. D’ailleurs, la loi portant statut de l’artiste du spectacle des arts visuels, graphiques et plastiques, de la mode, de la publicité, du technicien et de l’entrepreneur culturel et artistique a été approuvée après amendement par les sénateurs congolais le 09 avril 2022. Initiée par Léonidas Carel Mottom Mamoni, ancien ministre de la culture et des arts (2016-2017) et député sortant à l’Assemblée Nationale, la proposition de cette loi avait fait l’objet d’un rejet en décembre 2019 par la haute chambre parlementaire avant d’être approuvée et adoptée. Nonobstant, révoltés de la non-assistance financière du Ministère de la culture et des arts du Congo (BZV) et de l’absence d’un régulateur des questions du cinéma au pays, les cinéastes, producteurs et réalisateurs du Congo ont décidé chacun, au nom du patriotisme, de revoir leur responsabilité pour mieux jouer leur partition et hisser le drapeau du Congo sous d’autres cieux tout en arrêtant de compter sur l’apport quasi inexistant de l’autorité ministérielle dudit secteur qui fait montre d’infidélité dans ses promesses très discoureuses. Ce qui explique plusieurs métamorphoses profitables pour le secteur cinématographique congolais entre 2018 et 2022 notamment la mise sur pied des « KAMBA’S Awards » en 2019.

Les KAMBA’S c’est la palme d’or, le trophée du meilleur cinéaste congolais qui a lieu chaque année. Il réunit plusieurs cinéastes africains. Ce trophée a été conçu en l’honneur du premier réalisateur congolais professionnel nommé Sébastien Kamba. Malgré ses trois (3) ans d’existence, ce trophée se confronte toujours à de sérieux problèmes de financement. Il y a aussi l’implantation de Canal Olympia une salle de cinéma de plus de 50 places qui offre aux amoureuses du cinéma des programmes intéressants pour toutes les bourses. Toutefois, avant Canal Olympia en 2019, il existait depuis 2017 MTN Movies qui, lui aussi présente un programme varié de films et séries mais à des prix importants. Ces lieux sont des cadres idéals qui au-delà d’être des lieux de divertissement, servent aussi à faire valoir la créativité des films nationaux dans toute leur diversité. L’initiative des particuliers à faire vivre le cinéma congolais sous toutes ses casquettes a suscité un déclic laissant ainsi la place à l’engouement, à la créativité et à l’imagination dans le contenu cinématographique congolais. On peut noter « Une pour tous » un film de Michael Gandoh primé au Festival de films émergence en 2019 au Togo, « Grave erreur I et II » de Richy Mbebele, film ayant reçu quadra trophées lors des Kamba’s Awards en 2019. À cette liste s’ajoute le long métrage « Mon Trésor » du Réalisateur Rodrigue Ngolo sorti en juin 2022 sans oublier « Parcours » produit par BM production et Bunda OL. Ce film a reçu le prix du jury FICKIN (festival international de Kinshasa) dans la catégorie meilleur film international. Pour boucler la boucle cinématographique de 2022 année de la lutte pour l’émancipation du cinéma congolais notons, le court métrage « Kutoo » de la jeune réalisatrice et photographe congolaise Armel Luyzo Mboumba qui a raflé 5 prix lors du Film Fest International qui s’est tenu en mai dernier à Paris. Kutoo signifie résilience.

Concernant le Congo-Kinshasa, le parcours cinématographique est très différent de celui du Congo-Brazzaville. Déjà on parle plus en termes de « Maboké » et du « nzonzing » au lieu de cinéma en tant que tel. Maboké signifie théâtre en français et « nzonzing » veut dire association momentanée des grandes figures du théâtre de Kinshasa pour une pièce théâtrale donnée avec un cachet requis. En d’autres termes, les mécènes congolais ou les sociétés de sponsoring sélectionnent de grandes figures de tous les genres cinématographiques proposent à chacun un cachet bon marché pour une production périodique. Cette nouvelle façon de faire des mécènes de Kinshasa, a fait prendre de l’envol au genre cinématographique congolais, cas de la série congolaise (Les immigrés diffusée sur TV5 Monde) d’où dans le secteur du cinéma au Congo (Kinshasa) il y a plus d’acteurs comédiens pour des one man shows et du théâtre que des acteurs professionnels pour des compétitions cinématographiques classiques de grandes envergures. C’est dans cet élan croissant du théâtre à Kinshasa que l’on revoit le succès sans pareil de la production « La vie est belle » avec les personnalités culturelles comme les défunts Papa Wemba, Pépé Kalé, la célèbre Kabibi, Emoro et autres figures congolaises des années d’après les indépendances. A côté, le film « La femme du gouverneur » joué en 2011 par la sœur Marie Missamu (artiste chrétienne gospel) et Félix Wazékwa (artiste musicien Rumba, patrimoine culturel de UNESCO) a fait écho à Kinshasa et en Europe par une visibilité médiathèque et rentable. Dans les années avant et après les indépendances, les Maboké en langues nationales et en langue française passaient sur la chaîne nationale. C’était l’unique canal par lequel tout divertissement était diffusé. On peut noter le groupe théâtral Salongo composé d’acteurs doués, ce dernier avait connu un franc succès avec des mises en scène ménagère relatant le contenu quotidien des habitants de Kinshasa et saupoudré d’une bonne dose de comédie. Ce genre cinématographique accrochait et détendait les abonnés du petit écran. Quelques années plus tard, avec l’arrivée de la série « Ça tire » de l’acteur et metteur en scène Roch Bokabela Bodo diffusé sur Raga Tv en 2003-2006, le mot cinéma a commencé à prendre tout son sens et d’autres acteurs du secteur ont commencé à prendre goût en se lançant dans le cinéma proprement dit à l’instar de Bienvenu Tukebana dit Caleb avec son groupe CINARC et le groupe « Evangélistes ». Mais avant ses deux hommes, Rock Bokabela Bodo et Bienvenu Tukebana, il y a eu la dissolution du groupe théâtral national Salongo. Une séparation qui d’ailleurs a vu Elombe, l’un des acteurs très talentueux de l’équipe se frayer un chemin prometteur et croissant dans ledit secteur avec des scripts dignes de cinéma à l’ivoirienne. Mais tous ces groupes ont eu une vie écourtée faute de moyens financiers, techniques, matériels avec une vie sociale déséquilibrée. À quoi sert la célébrité à nos cinéastes africains pour des contenus instructifs ou divertissants si celle-ci n’équilibre guère leur quotidien ?

Après les difficultés du financement que rencontre le 7è art en Afrique, il existe des maux structurels auxquels les acteurs de l’industrie cinématographique font face. Parmi lesquels, l’absence de régulateur cinématographique, l’absence des salles de cinéma requises, l’absence des maisons de production proprement dit, du matériel adéquat.

La problématique de vente et de distribution, de piraterie et celle de la non consommation du made in Africa par les africains. Une revisitation des plans communication et marketing est de mise.  La problématique sur la mentalité culturelle africaine est à déplorer. Sa démotivation et son insensibilité sont aussi des facteurs qui défavorisent la croissance effective de l’atmosphère cinématographique africaine. Combien d’africains envahissent-ils des salles de cinéma lors des avant-premières ou des projections de films africains ? La mentalité africaine culturelle à renaître au rythme de la métamorphose douce et lente présente dans le secteur est très loin d’être compatible. Il nous suffit de voir le quota complètement déserteur de nos compatriotes lors des projections films entrée libre à l’IFC (Institut Français des Congo BZV et Kinshasa) pour comprendre que la prise de conscience sur la consommation des fruits de l’esprit africain est à faire des campagnes à n’en point finir.

Le cinéma africain francophone et l’ascension internationale.

Il faut que le cinéma africain francophone se professionnalise et qu’il y ait des mécènes à l’instar du Nigéria et du Ghana parce qu’il y a des personnes qui croient efficacement à l’émergence ascendante du cinéma africain. Et cette façon de faire n’a pas encore été bien imprimé par les uns et les autres et c’est ce qui fait que le cinéma africain est assez latent et non rentable sur le plan économique. Nous osons croire que si tous les corps de métier se remettent professionnellement en cause, le cinéma africain francophone doit pouvoir attirer des mécènes qui vont mettre de l’argent et recueillir vraiment des dividendes.

En sommes, le cinéma africain francophone a beaucoup évolué surtout en Afrique de l’ouest. Les productions ouest-africaines et leurs prix récompensent et témoignent suffisamment le travail de titan effectué dans l’imaginaire, l’écriture, les scénarios et autres. Au-delà du FESPACO (Le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, l’un des plus grands festivals de cinéma africains. Créé en 1969 sous le nom de « Premier festival de Cinéma Africain de Ouagadougou »)  au Burkina Faso, et bien d’autres, le cinéma africain est représenté dans le grand rendez-vous de films internationaux comme Cannes. Il sera encore présent ce 30 septembre au 08 octobre 2022 au cœur de Paris dans l’Afrique fait son cinéma. Le Festival International du film africain va encore vendre en visibilité et connexion profitable pour son émancipation et son ascension.

                                                                                                 Blanche Bafiatissa

Leave a Comment

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Start typing and press Enter to search

Souscrivez à notre newsletter