Sefora Kodjo: « La bâtisseuse de femmes »

‘’On est tous confronté à des difficultés, mais avec du courage et du travail, au fur et à mesure vous bâtissez’’

 SEFORA KODJO est la fondatrice et présidente du conseil d’administration de la fondation SEPHIS.
Elle est l’une des figures incontournables de la promotion du genre féminin en Côte d’Ivoire et en Afrique. Son objectif, faire en sorte de donner plus d’accès aux femmes à des instances de prise de décision. Réduire les injustices basées sur le genre, préparer une relève féminine, dynamique et avertie…
Au moment où nous finalisons ces lignes, nous apprenons que la fondation ivoirienne SEPHIS obtient une ligne de crédit d’un (1) Milliard de Francs CFA de la part d’Ecobank Côte d’Ivoire. Ce montant va permettre de financer les activités auprès des femmes entrepreneures.
Le Mémorandum d’Accord s’inscrit dans le cadre du programme « Ellever » du Groupe ECOBANK. Un programme destiné aux femmes entrepreneures africaines afin de permettre de réaliser leur potentiel. Il propose un accompagnement, grâce à des solutions financières personnalisées et des services à valeur ajoutée. Grand bravo à Sefora et à toute son équipe.
Cela dit, son parcours, ses challenges et son leitmotiv c’est dans cette grande interview du mois de septembre dirigée par notre journaliste, Akoua Kossonou. 
Bonne lecture.

Etincelante : Dans la vie de tous les jours, qui est Sefora Kodjo, en dehors des caméras et des conférences      ?

Sefora Kodjo : Dans la vie de tous les jours, Sefora Kodjo reste une jeune femme ordinaire. Je suis épouse, mère de 3 enfants, donc je jongle entre plusieurs casquettes. Ceux qui font partie de ma vie privée savent l’importance de la famille pour moi. Je me considère être toujours la fille de ma mère. Son parcours et son implication ont beaucoup compté dans ce que je suis aujourd’hui. Je suis très proche de mes frères et sœurs. Je suis une passionnée d’humanitaire, de tout ce qui est activité de terrain. Je suis aussi passionnée de mode, de l’art et du beau. 

Etincelante : Remontons un peu le temps ! À 19 ans, alors que vous étiez étudiante, à l’époque vous décidez de vous engager dans les actions communautaires. Pourquoi ?

Sefora Kodjo : Au début de mon année universitaire, j’ai vu tout de suite que je pouvais aider autrement. À l’époque, je voulais être présidente des étudiants de mon université. Cela veut dire que je réalisais déjà qu’au milieu de ma communauté, je pouvais jouer un rôle stratégique, impacter. La plupart du temps, les jeunes remarquent que dans l’écosystème, il y a, des faiblesses au niveau de la formation, de l’accès aux ressources, et cetera. Mais quand on finit de dire que ça ne fonctionne pas, qu’est-ce qu’on propose, nous, pour que ça fonctionne ? Généralement, rien ! Moi, à 19 ans, j’avais le poids de contribuer, me disant : “j’ai envie de faire quelque chose pour améliorer les choses“ dans mon entourage.

Etincelante : Quelle était la réaction de votre famille et de votre entourage face à cette orientation ?

Sefora Kodjo : Je dirais que j’ai eu beaucoup de chance d’avoir eu une éducation particulière. Mes parents m’ont beaucoup soutenu, surtout ma mère. Depuis que je suis enfant, ma mère a pris l’habitude de me dire des paroles très positives qui ont construit mon estime de moi et ma façon de faire les choses. Par exemple, elle me disait “tu n’es pas comme les autres“…

Cette phrase, je ne la comprenais pas, en ce moment-là. Les week-ends, tu as souvent envie d’aller glander avec tes amis, elle me disait « toi, tu n’iras pas ». Je disais, mais maman, tu sais, tout le monde ira à cette fête. Elle me dit “tu n’es pas comme les autres“.  

À force de l’entendre, j’ai commencé, très tôt, à faire des choses spéciales en me disant “ avec moi ça va forcément marcher parce que je ne suis pas comme les autres“. Même quand j’ai commencé à l’université, je ne regardais pas mon âge. Je me disais tout simplement que je ne suis pas comme les autres, donc je me devais de faire des choses différentes. Ma mère a toujours été de celles qui pensent que les jeunes pouvaient contribuer.

Donc, quand je venais avec des idées, elle les accueillait, me challengeait parfois pour être sûre que ce ne soit pas la passion d’un moment. Elle avait cette perception de : “en dehors des études, tu peux faire autre chose“.

Pour la petite histoire, quand j’étais à l’université, je dessinais des vêtements. Ma mère m’a acheté une machine à coudre pour matérialiser les dessins que je faisais. Elle a loué une villa. Et dans cette villa, j’avais un petit atelier de couture, une salle pour faire les réunions de SEPHIS… Je raconte cette histoire pour dire que le soutien des parents est très important dans la construction personnelle de la confiance en soi. Quand tu as des parents qui te disent que tu peux le faire, qui te valorisent et te respectent à la maison, dehors ça ne peut être que positif.

Etincelante : Quatre ans après, le département d’Etat Américain vous sélectionne comme Jeune Leader pour une formation aux Etats-Unis. Vous participez même au sommet présidentiel pour les jeunes organisé par l’ancien président américain Barack Obama. En ce moment-là, qu’est-ce que vous vous dites ?

Sefora Kodjo : Je suis très reconnaissante. J’ai eu l’avantage de voir à la fois comment les choses fonctionnent dans le système francophone et dans le système anglophone. Le Yali est venu dans ma vie comme une révélation. C’est quelque chose qui m’a mise en valeur parce qu’avant cela, j’étais là en Côte d’Ivoire, mais peut-être qu’on ne le voyait suffisamment pas. Après cet épisode, j’ai senti tout de suite que c’était le moment d’aller plus loin. Là, je me suis dite, maintenant plus que jamais, j’ai l’occasion d’aller me former, je suis révélée à mon pays comme quelqu’un qui fait quelque chose de positif, j’ai l’occasion de tout changer. Je pense que cela a renforcé mon engagement dans la société civile et forcément l’impact de mon organisation.

Etincelante : En 2009 naît officiellement la fondation SEPHIS qui s’oriente particulièrement vers l’éducation et la formation des jeunes femmes. À quel moment décidez-vous d’officialiser toutes vos actions dans une organisation? Quel a été le déclic?

Sefora Kodjo : L’officialisation de SEPHIS est venue d’un besoin de légitimer ce que je faisais. Jusque-là, nos activités restaient des actions ponctuelles et volontaires. Il n’y avait pas d’identité dans ces actions. L’association a grandi très vite. Très vite on a commencé à avoir des membres. On a commencé à avoir de plus en plus d’activités. On avait un côté social qui était très développé dans les orphelinats, mais l’essentiel de SEPHIS restait les activités pour la promotion du leadership des femmes.

Etincelante : Justement pourquoi ce choix ? vous auriez pu diriger SEPHIS vers les actions d’aide aux orphelinats par exemple, pourquoi particulièrement vers les questions liées au genre ?

Sefora Kodjo : Je pense qu’il y a beaucoup de challenges. Et dans cet écosystème chacun doit identifier ce qui le passionne et où il veut contribuer. Il faut être réaliste, je ne peux pas tout changer dans le monde. Ce n’est pas possible.
En tant que jeune fille, j’ai vu la différence entre mon éducation et celle de beaucoup d’autres jeunes filles de mon entourage. J’ai eu une éducation où on m’a très tôt valorisé. Du coup, ça m’a construit un état d’esprit qui fait que je suis tout de suite apte à lever la main, à prendre des initiatives. Je voyais les autres jeunes filles qui étaient beaucoup plus réservées. Parfois, dans les messes basses, on avait des conversations intéressantes, mais dans le grand public elles n’osaient pas prendre la parole alors qu’elles avaient de très bonnes idées.

Et tout cela se consolide par certaines rencontres personnelles avec d’autres jeunes filles. J’ai réalisé que beaucoup de femmes ont des problèmes de confiance, d’estime de soi. À force de conseiller, j’étais devenue l’amie de plusieurs. À un moment donné, je me dis donc qu’il ne faut pas que ça reste que des conseils ponctuels, mais il faut que ça rentre dans un cadre de formation pour bien accompagner les gens.


J’ai aussi réalisé que toute seule, je ne peux pas tout faire. Mais si les femmes sont à des positions de responsabilité, elles peuvent influencer des décisions qui vont être durables pour une grande communauté de femmes.

Etincelante : Qu’est-ce qui était le plus dur dans la matérialisation du projet ?

Sefora Kodjo : Pour moi, la plus grande difficulté, c’était mon âge. On est dans un système africain dans lequel les jeunes n’ont pas forcément la parole. On ne fait pas confiance aux jeunes. On croit à la folie de la jeunesse, mais pas à une sagesse pour elle. Quand je voulais faire des conférences dans des universités ou dans des écoles, il y a des directeurs qui m’ont clairement dit “tu es jeune, en plus, une femme ! (Sourire) Qu’est-ce que tu vas venir leur dire, tu n’as pas d’expérience de la vie“.

Pour dire que j’étais décrédibilisée avant même qu’on m’écoute. Mais cela a plus renforcé mon engagement parce que, je me disais non seulement je vais le faire, mais je vais bien faire de sorte à contrarier cette perception selon laquelle les jeunes femmes ne peuvent pas réfléchir de façon stratégique. On est tous confronté à des difficultés, mais avec du courage et du travail, au fur et à mesure vous bâtissez.

Etincelante : Aujourd’hui, plus de 10 ans après, la fondation SEPHIS a formé en bénéficiaires directs plus de 10.000 jeunes femmes en Afrique et environ 7.000 jeunes en Côte d’Ivoire à travers ses programmes tels qu’AWF qui a été reconnu par l’Union Africaine en 2018 parmi les 50 meilleures innovations du continent en matière d’éducation. Que ressentez-vous    ?

Sefora Kodjo : Pour SEPHIS, j’ai beaucoup de fierté. Mais je suis encore tellement loin du compte. C’est vrai qu’il y a énormément d’acquis, mais il y a encore à faire. Aujourd’hui, j’ai un sentiment de reconnaissance par rapport à ce qu’on a déjà accompli avec toutes ces femmes.
Quand elles viennent à nos programmes, on a l’impression qu’elles viennent seules. Mais pendant leurs graduations, j’ai des époux, des collaborateurs, des enfants, qui appellent pour me dire “MERCI“. Je peux sentir la fierté de leurs familles. Et, en ce moment-là, je me dis, tu recevais ces femmes, mais il y avait toute une famille derrière. Je réalise que chaque femme que nous aidons, ce n’est pas de façon individuelle, nous nous adressons à des communautés entières. Je crois que c’est cela, pour moi, la plus grande fierté.
Après, il y a aussi l’impact. En général, les femmes ont ce petit côté timide. Elles ont tendance à vouloir se cacher derrière les autres. Pendant la formation, il y en a qui pleurent quand on les challenge avec les questions. Et quand, à la fin, je vois une telle femme prendre la parole, pitcher son projet, avec assurance… Quand je vois des femmes consolidées, confiantes en qui elles sont et pour ce qu’elles font, ça me remplit de joie. Pour moi, il y a beaucoup d’acquis, et quand je les regarde ça me motive à aller encore plus loin.

Etincelante : Selon vous, quelle est la qualité la plus importante chez un leader ?


Sefora Kodjo : Il y en a tellement ! Mais me concernant, c’est la discipline. Je suis très très disciplinée. J’essaie de respecter mon agenda, mon temps de travail, etc.. J’ai 24 heures comme tout le monde. Et je dois m’occuper de ma famille, du travail, j’ai beaucoup de choses à faire. Ça ne fonctionne pas sans discipline.

Etincelante : Actuellement, quel est votre principal challenge dans le développement de votre initiative et comment pensez-vous le relever ?

Sefora Kodjo : On a envie de faire beaucoup, mais on est limité par le temps et le coût des activités. Parfois, la demande est très forte, mais on ne peut pas faire plus. Aujourd’hui par exemple, on a un programme d’excellence qui cible les femmes de 18 à 35 ans. Mais je ne vous dis pas la frustration de certaines femmes de plus de 35 ans, qui correspondent, qui ont besoin de formation et de visibilité. Elles nous écrivent en disant nous aussi, on veut participer…
On a beaucoup d’ambitions, très peu de temps et il faut réfléchir de façon stratégique avec un budget, où investir ? Comment investir, quelle cible choisir ? Etc. ?

Etincelante : Comment voyez-vous la fondation SEPHIS dans 10, 20 ans ?

Sefora Kodjo : Pour SEPHIS, je veux de la durabilité. Il y a beaucoup d’organisation qui ont été créées et qui à la fin ont disparu. Moi, je souhaiterais que SEPHIS ne s’éteigne pas du jour au lendemain. Je veux que SEPHIS continue de vivre et continue d’aider les femmes. Qu’à long terme, SEPHIS soit aussi efficace. Je souhaite par-dessus tout que le nombre de nos bénéficiaires évolue chaque année, que l’impact de nos actions, chaque année se multiplie de sorte à ce que dans 10, 20 ans nos bénéficiaires soient des femmes qui arrivent à tirer d’autres femmes vers le haut. Ça, c’est mon rêve pour SEPHIS.

Etincelante : Un message à l’endroit de toutes les femmes ?

Sefora Kodjo : Je voudrais adresser un message à toutes celles qui vont lire ce magazine. Sachez que vous pouvez y arriver.  Il suffit que vous croyiez un peu plus en vous (parce que ceux qui y arrivent ne sont pas forcément extraordinaires/spéciaux), nous sommes tous les mêmes. Je le dis toujours, avec un peu de travail et de confiance en soi, on y arrive toujours.

Sephora Kodjo et Akoua Kossonou

Propos recueillis par AKOUA KOSSONOU

3 Comments

  • Christiane OHIN-TRAORÉ
    8 mois ago Reply

    Très bel article. Bravo

  • Elda Amblesso
    8 mois ago Reply

    Merci Mme pour ce beau parcours aussi inspirant. vous poussez à l’action. Et merci à vous ETINCELANTE.

  • BONY WILFRIED RICK MAYELL AKA
    8 mois ago Reply

    belle interview et très motivant
    Très inspiré.

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